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Prix Pierre Simon Engagements | Hommages


Hommage de Perrine Simon-Nahum

Monsieur le Président de la République, Monsieur le premier Ministre et cher Michel, Madame la Ministre, Monsieur le grand rabbin, Monsieur le Président de l’Alliance israélite Universelle, Monsieur le représentant de la Grande Mosquée, cher Lucien Neuwirth, mon cher Emmanuel et vous tous.

Je voudrais, pour commencer, Madame la ministre, vous exprimer ma reconnaissance car mon père aurait été heureux et fier de cet hommage que lui rend ce soir en votre nom la République. Sa vie entière a été placée sous le signe de la chose publique au sens le plus noble qu’on puisse donner au mot  politique , celui de l’engagement auprès de ses semblables mais également dans le projet qui était le sien de l’amélioration de la condition humaine et de l’exaltation de la dignité de l’individu. Les mots qu’il nous a laissés, inscrits dans un Liber Mutus, livre muet aux pages blanches ponctuées de gravures symboliques qui accueillent les réflexions de l’initié, et ouvert au début de l’année 2001 avant même sa maladie en témoignent :  Au terme de mes études de médecine, compte tenu de tout ce que j’avais connu, enduré (la guerre, la persécution, chasse à l’homme) puis constaté (injustices sociales, hôpitaux) je résolus de consacrer la moitié de mon temps au traitement de la société ou à son redressement au moyen des disciplines acquises. Une demie journée pour  gagner ma vie , une demie journée pour soigner la société. Je puis affirmer tête haute que du 1er au dernier jour, j’ai tenu ma promesse. Je quitterai ce monde, tête haute et espérant que de nombreux frères et confrères saisiront le relai.  Voici quelques mois que j’ai appris à vous connaître ainsi que vos collaborateurs autour d’une distinction qui ne fut jamais remise et je voudrais vous dire, Madame, combien par la force des vos engagements et le souci que vous avez de l’autre. Il m’est précieux que cette cérémonie se déroule ce soir sous votre haut patronage.

Vous m’avez dit l’autre jour mon cher Lucien qu’il était pour vous comme un frère. Je crois qu’il aurait savouré le compliment mais qu’il l’aurait décliné tant il avait de respect et d’admiration pour le courage dont vous avez fait preuve dans votre vie d’homme, de politique et de parlementaire. Vous lui avez donné l’opportunité de faire passer dans la société ce que la politique avait de grand à ses yeux et je voudrais vous en rendre ici hommage.

J’ai toujours été la fille de mon père. Il faut dire qu’il n’en avait qu’une, c’était plus facile.
Était-ce réellement facile? L’homme, on l’a dit, était aussi haut par la taille -notre ancêtre servait dans la garde napoléonienne, les Asch ont toujours été longs -, que grand par la stature. L’admiration que je lisais dans les yeux de ses contemporains m’ont d’abord emplie de fierté.
L’âge venant, je me suis interrogée sur ce que je ressentais comme des paradoxes, à commencer par le fait que je ne côtoyais que trop rarement celui dont on célébrait l’action de gynécologue-obstétricien, de médecin, d’accoucheur, conseiller du Ministre, auteur du  Rapport Simon , grand maître de la Grande Loge de France. Lazare, Laurence et Olivier si proches aujourd’hui se souviendront comme moi des  sandwichs améliorés  avalés à la hâte entre  laïus  et accouchement.
Homme public, il demeura dans l’expression de ses sentiments un être d’une pudeur extrême, ne laissant jamais rien paraître. Je ne le vis pleurer qu’à la mort de Robert Boulin, de ma mère et de ma tante Mary.
Né à Metz mais enfant de Montparnasse où il était venu avec la troupe de Marcel Marceau, arrimé au cœur de Saint-Germain-des-Près et fidèle de Lipp et du père Cazes, il était un homme des îles, Port-Cros où nous partageâmes longtemps une bergerie avec Jean-Louis Barreau et Madeleine Renault, île dont il aimait la poésie altière; la roche ensuite où il installa son hamac d’où tel un bateau on peut observer jour et nuit les variations de la mer.
Homme d’un humour ravageur, il cachait de secrètes blessures, celle de la guerre et de la persécution, de la mort de sa sœur, avant que les années ne viennent clairsemer les rangs des proches, l’alter ego Robert Boulin, Jean-Jacques Roubach, Jo Katz, Jacques Bloch.
-Engagé dans le combat des femmes et pour les femmes - le chapeau melon dans lequel il passait les diaphragmes à ses retours d’Angleterre est demeuré célèbre - il se vantait d’avoir été coursé un jour sur le boulevard du Montparnasse à coup de talons aiguilles par les féministes de l’époque qui lui reprochaient d’avoir déclaré la veille à la télévision lors d’une émission de Pierre Dumayet que la femme était un stade intermédiaire entre l’homme.et l’amibe. Il y perdit la moitié de sa clientèle.
Franc-maçon, il s’est toujours vécu comme profondément juif, voyant dans cet héritage la pierre sur laquelle il érigeait son action. Chargé du commentaire biblique le soir où il fut enterré au cimetière de Versailles, notre ami Claude Riveline rappelait comment la Bible distingue, au moment où Dieu donne l’ordre à Abraham d’aller annoncer à Sodome et Gomorrhe qu’elles seront détruites, entre les justes du judaïsme et les justes dans le judaïsme, c'est-à-dire ceux qui appuient leurs actions sur l’esprit de sa tradition éthique. Mon père était dit-il au nombre de ceux-là.
Par deux fois grand-maître de la Grande Loge de France, il aurait volontiers revêtu la chasuble papale. Il lui faudrait se contenter, il le rappelait avec gourmandise, d’avoir été le seul laïc à avoir fait nommément l’objet d’une condamnation du Pape.
Homme de la foi en la raison, qui trouvait également l’inspiration dans le Hasard et la nécessité de J. Monod mais également lecteur d’Abraham Aboulafia et de Charles Mopsik, il fréquenta sa vie durant la cabbale et les textes de la mystique juive, à la recherche d’une poésie de l’existence, qu’il n’osait affronter directement, à l’image du Parsifal de Wagner. Le symbole accomplissait pour lui ce trait d’union entre la cognition et l’expression, allant des formes les plus archaïques de la vie spirituelle et de ses maternités précolombiennes qu’il affectionnait, à l’univers rationnel de la science.
Enfin cet ultime paradoxe. Force de la nature et moteur de la société, il me laisse depuis ce matin du 11 mai un message d’une profondeur spirituelle insoupçonnée, celui d’un combat pour la vie mû par une énergie hors normes et la certitude qu’elle est ce que chacun de nous en fait même si elle s’enrichit de l’apport de tous. 

Lorsqu’ensuite, grâce à ma mère, écrivain et poète, je fus initiée aux beautés de la littérature sud-américaine j’ai pu reconstituer l’unité de l’homme. Tel le bibliothécaire de Borgès, il avait amassé pour moi les trésors de la bibliothèque de Babel réunissant ce qui fait de l’homme le bien le plus précieux sur cette terre. Ceux d’entre vous qui ont fréquenté le bureau du Bd St Germain savent combien le parcours était riche et symbolique, qui allait de la main de Buddha à la statue du moine, compagnon d’une vie, en passant par le fauteuil de l’empereur Guillaume II dans lequel on le voit assis.

C’est sans doute dans ces dernières années, alors qu’il a eu tout le temps de méditer sur sa mort et sur la disparition comme il avait auparavant construit sa vie, qu’il m’a livré le message le plus important. Et je me tenais là à chanter les matins quand la terre déjà dévorait mon ombre. Il a choisi ces deux vers de ma mère pour accompagner sa disparition. Dès que je l’ai su atteint d’un cancer j’ai redouté le moment où ce co-fondateur de l’ADMD, combat qu’il mena cette fois avec Henri Caillavet, déciderait qu’il était temps pour lui de passer à l’Orient éternel. Cette éventualité m’est apparue plus présente ces derniers mois, notamment à travers ma propre interrogation au moment où nous avions le plus brièvement possible abordé le sujet. Et je me tenais là à chanter les matins quand la terre déjà dévorait mon ombre . Le plus grand enseignement que me laisse mon père est d’avoir en réalité choisi de lutter jusqu’au bout, d’avoir mené le combat ultime avec la lucidité qui était la sienne mais également la force vitale et cet amour de la vie qui l’animaient. Il a, je crois, passionnément aimé la vie.

Il est rare qu’un homme public se voit prolongé de son vivant. Mon père a eu cette chance – rare - de connaître à travers d’ultimes rencontres ceux qu’il considérait comme ses héritiers, porteurs de l’ambition qui était la sienne. De l’accouchement sans douleur, à la contraception puis à la sexualité à l’avortement à la procréation médicalement assistée et enfin au droit de mourir dans la dignité, il n’a cessé de penser le concept de vie. Il s’était ainsi reconnu dans le souci d’Emmanuel Hirsch pour ses contemporains, dans cette volonté de penser le présent et de dessiner le futur. La création du Prix Pierre Simon Ethique et Société  auquel Madame la Ministre vous avez bien voulu désormais associer ce ministère pour lequel il a beaucoup travaillé et qui lui était si cher, a été l’une de ses fiertés et je voudrais en son nom et aux miens remercier tous les membres du jury qui ont œuvré, ces deux dernières années, traçant une chaîne de solidarité autour de ce prix.
L’héritage est beau. Il est lourd. Je voudrais dire à Joachim et Anaïs la joie qu’il avait de voir dans ses petits-enfants, pour lesquels il a eu une vénération, se développer comme un aboutissement heureux de lui-même. Il leur faudra sans doute encore un long chemin pour devenir hommes au sens où il l’entendait. Il aurait souhaité être là pour vous accueillir à l’entrée de ce Temple du monde, auquel j’espère vous parviendrez, une fois devenus des mensch comme Tamino et Pamina. Vous en possédez déjà les vertus. J’espère que vous en aurez la volonté.
Au début de sa carrière mon père avait dédié un de ses premiers livres à son propre père depuis longtemps disparu à travers ces mots : À mon père qui m’enseigna la liberté.
Je voudrais à mon tour au moment de saluer publiquement sa mémoire le remercier pour m’avoir éclairée dans sa vie et au jour de sa mort sur le sens de cette phrase. Merci à toi qui m’enseigna la liberté. Il me reste j’espère quelques années pour méditer et agir à mon tour.

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